Aujourd’hui, le patrimoine local n’est plus seulement une définition : c’est un héritage que l’on célèbre, protège et transmet. Sites, traditions, costumes, musique, littérature, paysages, mémoire collective… nous nous efforçons de préserver ce qui façonne notre identité. Nous cherchons même à faire vivre le souvenir de celles et ceux qui ont contribué à notre communauté.
Mais à quel moment a-t-on commencé à s’intéresser au patrimoine ?
Paix et vie familiale
Georg Friedrich Kersting, Brodeuse à la fenêtre, 1817, Musée national de Varsovie, domaine public, source : cyfrowe.mnw.art.pl
Débutons à la fin du XVIIIe siècle. L’Europe est déchirée. Les guerres s’enchaînent, les frontières bougent, les familles sont déchirées. Beaucoup doivent quitter leurs maisons, d’autres portent le deuil de proches tombés au combat. Puis, enfin, en 1815, le Congrès de Vienne pose les bases d’un nouvel ordre politique après de longues années de guerres napoléoniennes.
La paix revenue, la vie reprends lentement son cours, mais dans un climat de libertés restreintes. Un besoin profond de stabilité se fait sentir. On redécouvre l’importance du foyer. La vie familiale devient centrale, élargie à un cercle intime d’amis. Pour beaucoup, la politique est tenue à distance : on préfère le refuge d’une maison chaleureuse à l’agitation du débat public. On recherche le confort, on valorise le quotidien. C’est dans ce contexte qu’émerge un nouveau style artistique : le Biedermeier. Il s’exprime surtout dans la décoration intérieure : canapés, chaises, tables et meubles qui servaient au confort des résidents et de leurs invités.
Les habitants redécouvrent leur région et s’émerveillent de ce qu’elle offre : ruines anciennes, plantes inhabituelles ou arbres imposants. Dans le même temps, l’industrialisation s’accélère et fait naître une nouvelle classe sociale : la bourgeoisie. Plus aisée, elle peut désormais voyager plus loin et transformer les promenades en véritables voyages.
Romantiques et passé
Ary Scheffer, Faust dans son cabinet de travail, Méphistophélès et trois fantômes féminins, 1830, Musée du Louvre, © GrandPalaisRmn (Musée du Louvre) / Thierry Le Mage, source : collections.louvre.fr
Au même moment, un nouveau mouvement intellectuel et artistique, le romantisme, se développe. Les romantiques ne se contentaient pas d’apprécier le charme des grands sites classiques comme Rome ou Paris. Ils aimaient découvrir les paysages intimes de la région et leur valeur historique et sentimentale. Ils se tournaient également vers le passé, s’intéressant particulièrement au Moyen Âge. Poètes, musiciens, peintres et autres artistes se plongent dans le folklore, les traditions locales, les croyances et les légendes, y puisant leur inspiration. Cette redécouverte met en lumière et contribue au développement de l’idée d’identité culturelle commune et de reconnaissance nationale.
Le patrimoine reconnu par l'état
Jean Georges Vibert d’après Paul Delaroche, François-Pierre-Guillaume Guizot, vers 1837, domaine public, source : commons.wikimedia.org
François Guizot, homme politique et historien français, estimait que « l’histoire pouvait être un puissant agent de cohésion sociale, et alimenter un besoin de fierté collective, en montrant que la France venait de très loin ».[1] Lorsqu’il a rejoint le gouvernement français en août 1830, il a voulu renforcer la légitimité du nouveau régime en le présentant comme une continuité de l’histoire nationale. Quelques mois plus tard, en octobre 1830, il crée un nouveau poste, celui d’inspecteur général des monuments historiques. Son rôle consistait à parcourir la France et à recueillir des informations sur tous les sites et monuments importants et historiques.
Quelques années plus tard, en 1833, Guizot initie la création de la première organisation historique, simplement appelée La Société de l’Histoire de France, dont l’objectif était de populariser « populariser l’étude et le goût de notre histoire nationale dans une voie de saine critique et l’emploi de documents originaux ».[2] Créée il y a près de 200 ans, elle existe toujours et ses activités comprennent la publication d’ouvrages historiques et l’organisation de conférences historiques.
Ce rapide panorama montre que le patrimoine, surtout local, a été remis en lumière au début du XIXe siècle par les milieux bourgeois, intellectuels, artistiques et par les autorités publiques. Leurs motivations étaient variées et il serait excessif d’affirmer qu’ils l’ont envisagé ou protégé comme nous le faisons aujourd’hui. Cependant, cette période a clairement marqué une étape décisive dans l’émergence et la construction de la notion moderne de patrimoine.
[1] François Guizot – La politique patrimoniale, consulté le 25 novembre 2025.
[2] Société de l’histoire de France – site web, consulté le 25 novembre 2025.
Sources :
François Guizot – La politique du patrimoine, consulté le 25 novembre 2025.
Dominique Poulot, La naissance du patrimoine : « le moment Guizot », consulté le 25 novembre 2025.
Société de l’histoire de France – site web, consulté le 25 novembre 2025.